Lettre n° 86 (extraits)
" Association Père Guy Gilbert Bergerie de Faucon"
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Paris: juillet, août, septembre, octobre, novembre et décembre 2011
« CŒUR DE PRÊTRE, CŒUR DE FEU»
À vous ami(e)s,
Combien d'entre vous m'ont demandé d'écrire un livre sur le prêtre!
Cœur de prêtre, cœur de feu est ma réponse. Ces pages sont pour vous, ami(e)s, de toutes religions et de toutes idéologies politiques ou sociales.
Ma mission de prêtre est inextricablement liée à mon travail d'éducateur spécialisé. « La foi sans les actes est nulle », dit l'Évangile. La religion, si elle n'est pas témoignage vécu, n'intéresse pas ou même rebute.
Les jeunes ont besoin plus que jamais d'espérance, de confiance, dans un monde qui les heurte parce qu'on en a peur. C'est la pire des attitudes pour un « vivre ensemble» qui doit les appeler au plus noble et au plus haut.
Jamais une recherche de spiritualité tous azimuts n'a été aussi palpable et forte. Elle sourd de partout. Comment y répondre nous, chrétiens ? Par une foi plus forte, plus universelle, plus tolérante, plus active, dans un monde qui bouge dans tous les sens, portant des valeurs sublimes et appelant aussi au pire des précipices.
Ces lignes que vous lirez ne sont pas un bilan de quarante-cinq ans de prêtrise et d'éducation. Elles répondent à votre appel. Elles ont été écrites avec mon cœur et mon sang.
Que mon aventure humaine et religieuse vous donne la joie de croire que « l'espérance gagnera» et que « l'amour vaincra ». C'est le seul but de ce livre.
Je te dédie quelques extraits de mon dernier livre: Cœur de prêtre, cœur de feu.
À chaque conférence, avant de commencer un échange, je demande aux prêtres, souvent nombreux, de venir me rejoindre sur scène. Alors soutanes, clergymen, vêtements civils (rarement blousons noirs) fleurissent autour de moi. Je les présente ainsi: « On n'a pas la même gueule, mais c'est la même Église. » Un tonnerre d'applaudissements jaillit toujours. Car tout est dit. Cette présentation vaut tous les laïus du monde pour affirmer ma solidarité sacerdotale.
Je dédie ces pages aux vieux dinosaures de l'Église, comme aux jeunots fraîchement ordonnés.
À tous ceux parmi nous qui ont eu le courage de rester dans l'Église, comme à tous ceux qui ont eu le courage de la quitter.
Aux prêtres qui sont emprisonnés dans le monde parce qu'ils ont voulu demeurer fidèles à l'Église.
Je pense à d'autres prêtres en prison, qui expient des crimes inexpiables.
Je dédie ces pages à leurs victimes. Je sais que beaucoup d'entre elles n'auront pas assez d'une vie pour se reconstruire après ce qu'elles ont subi, et qui est indicible.
Aux chrétiens qui veulent quitter l'Église parce qu'elle s'est tue en camouflant les pires délits de ses prêtres. Cette Église qui, aujourd'hui, demande pardon au compte-gouttes.
À l'intrépide et prophétique Monseigneur Duval qui m'a appelé au sacerdoce.
Aux évêques de La Rochelle, de Digne et de Paris : ils m'ont dynamisé, ont accepté ma pauvreté aussi bien que mes dons, ont veillé sur moi avec une paternité forte, lucide et constante. Même si parfois ils devaient se demander quel oiseau rare avait pondu l'Église, ils m'ont fait confiance.
C'est une force inestimable quand l'on ne correspond pas au portrait robot du prêtre et que l'on fait partie tout de même du sérail ecclésial.
Aux personnes qui m'ont dit que le type de ministère que j'incarne leur a fait découvrir l'Église dans sa diversité. Que catholiques, protestants, juifs, orthodoxes, anglicans, musulmans, bouddhistes ou athées soient remerciés pour leur regard d'amour sur le sacerdoce que je vis. Ils m'ont appris que l'autre a une vérité qui me manque. Cette vérité m'a fort enrichi et interpellé durant des années; aujourd'hui encore j'ai toujours soif de la connaître.
Aux contemplatifs. Me retirer très régulièrement dans un monastère avec eux est une nécessité absolue. Les contemplatifs soulèvent le monde grâce à leur prière qui monte inlassablement vers Dieu. Elle est inestimable. Mais si passer deux jours, tous les dix jours, dans le silence d'une abbaye, me fait un bien fou, dès le troisième jour je ressens le besoin de foncer rejoindre mes ouailles : les fourmis apostoliques me démangent trop.
À Benoît XVI. Il ne lira pas ces pages, dévoré qu'il est par sa tâche apostolique. Je te dis ma fidèle affection, Benoît. Je t'ai rencontré deux fois au Vatican. Ton humilité, tes yeux si doux sont ceux d'un vieillard sur qui est tombée une charge pas possible. Tes toiles d'araignées, tissées par quarante ans de bureau à la Curie, sont évidentes. D'où les impairs qu'on n'a pas manqué de te renvoyer à la figure, car ta communication est parfois trébuchante.
« Laissez piailler les moineaux », aimait dire le pape Jean XXIII. Sage conseil.
N'est pas Jean-Paul II qui veut ni qui peut. Mais tu restes pour moi une lumière, une force. Les attaques incessantes dont tu fais l'objet te rendent encore plus sympathique à mes yeux.
« Mon joug est doux, et mon fardeau léger », disait le Christ.
Ton pas léger, que j'ai toujours admiré, nous montre que tu vis bellement cette phrase de ton maître.
Enfin, je dédie ces pages au père Henri Macé. J'ai vu le Seigneur au bout de ses doigts, quand il célébrait l'eucharistie. J'avais treize ans, c'était hier. Soixante-deux ans après, c'est la même magie.
Dieu n'aime pas les surhommes
Seuls mes carnets secrets savent ma pauvreté, mes tentations, mes manques et mes échecs. Ils sont ma joie, ces carnets, parce qu'ils sont témoins de ma lutte quotidienne. Ils me connaissent mieux que quiconque.
Au fil des années, je m'aperçois que j'avance cahin-caha. Mais j'avance ! On traîne toute sa vie sa fichue peau, son ivraie qui profite de tout pour envahir le peu de terrain qu'on a défriché.
Ma fragilité me donne une force. Elle me replonge, chaque fois que j'en prends conscience, dans l'immense cohorte des pécheurs de tous les jours.
Pécheurs rénovés qui, la faute admise, repartent joyeusement pour une étape nouvelle.
Je ne me vante pas de ma fragilité, mais je la reconnais et je vis avec elle. J'ai lu seulement dans l'Évangile que Dieu S'appuie sur elle pour me donner une force pas possible. Je comprends de plus en plus pourquoi le Seigneur a aimé prioritairement les pécheurs. La tendresse particulière de Jésus s'est toujours manifestée à celui ou celle qui, se reconnaissant coupable, cherche désespérément à savoir qui pourrait lui pardonner et comment.
Ce que les loubards m'ont appris
Je suis prêtre d'abord. Ma mission est spirituelle avant tout. Toute mon action éducative est sous-tendue par cette mission que l'Église m'a confiée : annoncer à toute personne, et d'abord par ma vie, la Bonne Nouvelle du Christ.
Quand je me trouve devant un cas « impossible », je ne baisse jamais les bras. Je me sens comme un aventurier cherchant avec ses mains un trésor. Je creuse sans me lasser. Mes mains parfois s'écorchent, elles sont à vif, mais je continue, l'espoir au bout de mes doigts. C'est toujours à ces moments-là que le bulldozer de la foi agit, venant du côté où je ne l'attendais pas.
Incarner mon sacerdoce dans une tâche profondément humaine, c'est rejoindre le Vagabond de l'Amour et de l'Espérance qui, depuis mon enfance, m'a fasciné. C'est aussi comprendre que c'est notre peuple qui nous fait prêtres.
« Dites bien la messe»
Dès que je fais mes valises, je prends d'abord mon aube et mon étole.
Mettre à chaque eucharistie ces signes de ma charge d'apôtre de l'amour, me semble indispensable. On m'a demandé souvent de célébrer en blouson noir. Je l'ai toujours refusé.
Pourquoi? Parce que l'aube unifie les ministères particuliers, les peuples pour lesquels on est envoyé. L’eucharistie fait communier à tous les ministères du monde, à toutes nos singularités, à toutes nos différences. C'est le trésor de l'Église universelle. On ne doit en voir que l'éclat rayonnant. Restent le visage et les mains nues du célébrant. On ne peut manquer de les remarquer, ce sont eux qui appellent à la prière. Chaque geste du célébrant dira sa sérénité, sa certitude que Dieu est là, sa joie d'avoir été choisi, lui si pauvre, pour ce moment-là.
La désinvolture, les gestes brusques ou distraits empêchent le chrétien de communier au mystère de ce qui est notre plus grande prière.
Le prêtre ne peut qu' « entrer» et « faire entrer» dans l'eucharistie. Le cardinal Duval nous répétait inlassablement, quand nous étions séminaristes: « Dites bien la messe.» La façon de faire l'eucharistie éveillera à la foi, ou restera un moment rituel visant à donner une bonne conscience inutile et sans force.
Voir célébrer des moines est toujours pour moi un enchantement parce que c'est une prière d'une rare puissance. Leurs visages sereins et leurs gestes lents ne semblent plus appartenir à la terre.
C'est dans l'eucharistie, qui rassemble toutes nos pauvretés, que j'ai toujours trouvé la force et le courage de continuer.
Elle seule a le pouvoir d'ouvrir le cœur des hommes.
Faire descendre l'Amour, c'est crier la souffrance des hommes, mais aussi l'Espérance. C'est pourquoi, après chaque messe avec nos jeunes, la chaleur qui envahit les fidèles dit tout. Je les sens heureux quand je célèbre avec eux. Heureux d'un mystère qu'ils happent sans bien le comprendre, mais qui les imprègne jusqu'au fond de l'âme. Parfois ils pleurent silencieusement. J'ai vu là les plus beaux diamants.
Aimez vos prêtres
Surchargé, sans cesse bouffé, écartelé, sur les routes, le prêtre est en danger. Chrétiens, vous devez l'aider dans sa mission.
S'il a renoncé à tout amour pour vous aimer et vous servir, votre amitié et votre proximité seront ses deux remparts pour l'aider à montrer l'exemple à votre communauté. Combien de prêtres m'ont dit leur reconnaissance aux fidèles qui les ont portés, soutenus, soulevés par leurs interpellations et leur franchise!
Ils auront alors beaucoup de chance de ne pas vous livrer un « Évangile des ténèbres », mais une Bonne Nouvelle qui sera une force et un phare pour vous. Parce que vous les aurez aidés à devenir des « êtres de lumière ».
Chrétiens, aimez vos prêtres. Vous êtes comptables de leur fidélité. Le célibat rend affectivement très sensible. Le prêtre a besoin d'amis. Il a un cœur et un corps d'homme. Son service d'amour est poussé à l'extrême. Souvenez-vous-en. Sa vie est pour vous.
L'Église dans la société
Le monde est ainsi fait: si on n'est plus dans le coup, on est viré. Au travail, dans les médias, au cinéma, dans l'athlétisme, dans les responsabilités multiples qu'on assume. Pour ainsi dire partout. Ce qui est jeune, nouveau, performant, dans le coup, efface tout ce qui date.
L’Église date ... elle a deux mille ans. Aujourd'hui, elle est souvent considérée comme « dépassée ». Au fond, depuis toujours. Vouée au service du monde, elle assume depuis deux millénaires le regard implacable de celles et ceux qui sont « tendance », c'est-à-dire qui épousent sans restriction mœurs, culture, arts, langage, habillement du temps. Avec, si possible, un quart d'heure d'avance sur les autres. Combat acharné s'il en est! Que le meilleur gagne.
L’Église « épouse » toujours son temps. C'est-à-dire qu'elle l'aime.
Mais elle a une autre boussole et une longue-vue différente. Elle prend parfaitement conscience du monde où elle se situe. Elle est inspirée par d'autres valeurs, plantées sur le roc de sa foi incarnée par le Christ. Et c'est là où ça coince.
Forcément!
L'Église et le sexe
La question sexuelle touche au plus sensible et au plus intime de chacun. D'ailleurs, les chrétiens refusent de plus en plus que l'Église s'introduise dans leur chambre à coucher, au point qu'elle enregistre une perte de crédibilité importante auprès des couples.
Toutes les religions ont le droit et le devoir de guider leur peuple vers une morale. Le respect de l'autre, dans ce domaine ultra-sensible, doit être affirmé. Enlever à l'Église le droit de s'exprimer sur ce point délicat serait injuste.
Prendre position contre la contraception, sans nuance, provoque chez les chrétiens et non-chrétiens de violentes réactions. C'est dingue ce que les gens nous interpellent, à propos de l'Église, sur la capote. Question primordiale.
Combien ai-je dû sauver de jeunes de la mort en leur offrant des capotes? Mais jamais comme vétérinaire. Plutôt comme un médecin du corps et du cœur. Je parle avec eux de sexualité, de maîtrise de soi et de fidélité. Le sida ne passera pas par là, c'est sûr.
Mais trop parler de sexualité dans une institution ecclésiale où les pasteurs doivent vivre le célibat rend notre Église « sexy» et provoque un rejet que les journaux se plaisent à renforcer.
Dernière minute
Benoît XVI vient de faire un pas en avant par rapport à l'usage du préservatif. Il cite le cas d'un prostitué utilisant un préservatif « dans la mesure où cela peut être un premier pas vers une moralisation et un premier élément de responsabilité » pour la personne qui ne veut pas donner la mort.
Le cardinal Lustiger avait déjà eu cette formule choc : « Si vous ne voulez pas être des saints, au moins ne devenez pas des assassins. » Le Vatican a souligné le caractère exceptionnel de l'éventuelle utilisation du préservatif. Cette évolution historique de Benoît XVI est bonne après le « non» au préservatif de l'Église depuis tant d'années. Elle défend en effet l'idée que transmettre la mort est pire que transgresser un interdit. Saluons ce geste qui, je l'espère, lèvera l'éternel malentendu médiatique sur les positions de l'Église à ce sujet.
Guider l'humanité vers l'invisible
Chaque pape doit être un visionnaire tout en assumant un quotidien lourdement chargé de tâches multiples. Puisse-t-il, avec la puissante équipe qu'il préside, ne pas s'enfermer dans une solitude où l'Esprit-Saint serait à l'étroit, étouffé.
De plus en plus, le monde d'aujourd'hui perd Dieu. Lhomme en blanc a le devoir de guider l'humanité vers l'invisible. Quel qu'il soit, il en reçoit la grâce.
C'est à chaque eucharistie qu'on supplie Dieu de l'aider. Nos prières le porteront infiniment plus haut que nos critiques.
L'amour vaincra
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